Peut-on «rater» une psychothérapie ? La relation entre un patient et son psychothérapeute détermine souvent la réussite ou l’échec d’une thérapie.

 

Par Pascale Senk, lefigaro.fr le 08/03/2013

Extranet des Psys
n° 09032013

Psychothérapie

 


Les spécialistes sont unanimes: dans le cadre d’une psychothérapie,
il faut être deux, patient et thérapeute, pour avancer.
(Sur la photo, André Wilms et sabine Azéma dans le film «Tanguy»).
Crédit photo: Télérama productions

Trois ans déjà ont passé et Céline, 50 ans, se souvient encore très bien du moment où elle a cessé de se rendre, une fois par semaine, dans le cabinet de son psychothérapeute pour des séances en face à face qui duraient 45 minutes. «Je n’en pouvais plus, j’avais l’impression qu’il dormait en m’écoutant tandis que je ressassais mon malaise au bureau, se souvient-elle. Un jour, n’en pouvant plus, je lui ai dit que j’arrêtais la thérapie, nous avons eu quelques entretiens de bilan… Et, dans un même élan, j’ai enfin trouvé le courage de quitter ce travail où je n’étais pas respectée!» Avec le recul, Céline reconnaît donc que cette thérapie n’était pas si stérile que cela, puisqu’elle lui a permis de se sortir d’une impasse professionnelle dans laquelle elle s’enlisait.

Pour la psychothérapeute Laurie Hawkes, cette prise de conscience «à effet retard» est assez fréquente: «On juge la psychothérapie qu’on a faite comme on juge parfois ses parents quand on est devenu adulte: on trouve finalement qu’ils nous ont transmis de bonnes choses qu’on ne voyait pas sur le moment, mais on découvre aussi des “lièvres cachés” là où l’on croyait que tout allait bien.»

Une découverte n’empêchant pas toutefois la professionnelle d’affirmer qu’«il n’existe pas beaucoup de thérapies vraiment ratées, mais surtout des thérapies plus ou moins réussies, où l’on n’a pas pu aller assez loin, ou assez profond». En ce sens, même une thérapie de couple s’achevant par une séparation des partenaires ne constitue pas forcément un échec, «car même si le couple ne la voit pas comme telle, cette issue était peut-être nécessaire», estime Laurie Hawkes.

Être deux pour avancer

Et de raconter le cas de cette patiente qu’elle a accompagnée quelques années et qui, avoue-t-elle, la «hante encore».«C’était une femme intéressante, avec qui j’avais fait du bon travail, mais, à un moment, elle s’est mise à avoir des attaques de panique. Ensemble, nous n’avons pas réussi à les guérir. Elle a “séché” une séance, promis de venir à la suivante, séché celle-là aussi, puis la suivante – puis n’a plus donné signe de vie. Je l’ai relancée deux fois, avant de lâcher prise et de ne plus l’appeler. A-t-elle considéré sa thérapie comme ratée, à cause de ces paniques non guéries? Ou bien réussie, pour le mal de vivre persistant que nous avions guéri ensemble?»
«Ensemble». C’est dans ce mot que réside probablement la clé du processus: il faut être deux pour avancer, ainsi que le résume l’un des plus grands chercheurs sur l’efficacité thérapeutique, David Orlinsky, de l’université de Chicago, dans sa préface à la somme incontournable sur le sujet, L’Essence du changement(Éditions De Boeck): «La constante en psychothérapie, c’est une relation cocréée et nourrie par un client et un thérapeute, utilisée efficacement par le client comme source d’influence corrective dans sa vie.»
Du côté du patient-client, bonne volonté et honnêteté sont donc requises pour mener à bien le processus, ainsi que le rappelle avec humour la coach Émilie Devienne, qui vient de publier 50 exercices pour rater sa thérapie(Éditions Eyrolles): «Celui qui arrive en thérapie avec de mauvaises motivations, comme être toujours en joute avec le psy ou philosopher au lieu de ressentir, a toutes les chances d’aboutir à un clash.» Car, selon elle, l’une des qualités majeures du patient en thérapie est «d’accepter de ne pas tout savoir».

Ni trop, ni trop peu

Pour Laurie Hawkes, ce sont les patients borderline avec lesquels le risque de «ratage» est le plus prégnant. Elle raconte d’ailleurs dans son dernier livre, Une danse borderline (Éditions Eyrolles) cet exercice délicat: «Ces personnalités sont tellement dans le “tout ou rien” ou le “blanc et noir” que le clivage est possible à chaque instant, explique la psychothérapeute. Une faute d’attention ou une erreur de jugement et ils peuvent alors à tout moment partir en claquant la porte… et ne jamais revenir.»
Du côté du thérapeute, les chances de faire échouer le processus tiennent aussi au lien qu’il instaure avec son patient et qu’on peut résumer par: «trop ou pas assez». «Dans le premier cas, le thérapeute intervient trop et, à force de vouloir “sauver son patient”, développe en réalité une emprise, explique Laurie Hawkes. Dans le deuxième cas, il n’intervient pas assez et n’est pas assez présent pour bousculer le patient comme il faudrait.»
Mais, confrontés à de telles difficultés relationnelles, certains patients apprennent à s’opposer, se défendre, grandir. C’est alors que même le moins bon de la thérapie peut provoquer des avancées notables. Un état de fait qui fait dire à Émilie Devienne qu’«en thérapie, on ne peut pas ne pas apprendre. Il y a toujours de nouvelles idées à grappiller… y compris celle qui invite, soudain, à changer de thérapeute!».